Table des matières
Abstract
Introduction
Chapitre 1 : la théorie de l’acteur-réseau
1.1 : la théorie de l’acteur-réseau et ses concepts clés
1.2 : Controverses
1.3 : En quoi son application est-elle intéressante dans le système mode ?
Chapitre 2 : Application de la théorie dans le cas concret de la laine en Suisse
2.1 : Contexte historique et valorisation actuelle de la laine en Suisse
2.2 : Application de la théorie et comment se placent les acteur.ice.s dans ce réseau
Chapitre 3 : La place du designer dans le réseau
3.1 : Repenser le designer au sein du réseau
3.2 : Quelles solutions pour valoriser le travail des acteur.ice.s de ce réseau ?
Conclusion
Remerciements
Annexes : entretiens
Bibliographie
Abstract
Mon travail s’intéresse à la théorie de l’acteur-réseau dans l’industrie de la mode et l’applique au cas concret de la filière de la laine en Suisse. Le projet vise à décentrer le rôle du designer de mode au sein du système de la mode – afin de l’envisager différemment de la figure du designer «génie»/«star», en apparence seul “auteur” ou “acteur” de la mode.
Mon travail vise à comprendre l’environnement technique local et ses capacités existantes pour mettre en lumière les fonctions des différent.e.s acteur.ice.s du réseau de la mode sur le processus de création depuis le mouton en passant par le fil jusqu’à la création d’un design.
Introduction
A la fin des années 1980, un nouveau phénomène apparaît : le designer(1) devient auteur et artiste à part entière (2). Nous pouvons comprendre dans ce contexte-ci, les mots “auteur” ou “artiste” comme étant seul acteur d’une œuvre. Les grands noms qui incarnent cette époque : Jean Paul Gaultier, Thierry Mugler ou encore Gianni Versace et Vivienne Westwood… La figure du designer star. La position qui a fait rêver plus d’un.e étudiant.e.x en école de mode et qui assure l’engagement des travailleur.euse.s de la mode. Effectivement, l’anthropologue Giulia Mensitieri remarquait en 2020 qu’actuellement presque toutes les personnes qui travaillent dans la mode “sont très souvent récompensées non pas en argent, mais en prestige social, en espoir d’un poste ou d’un salaire à venir et, avant tout, en visibilité.(3)“ Par ailleurs comme elle le relève dans son article, ce ne sont pas les ouvrier.ère.s, les petites mains ou les couturier.ère.s qui sont représentés et mis en avant dans cette industrie, mais ce sont bel et bien “celleux qui font les images et les imaginaires (…) qui sont habituellement au centre des représentations médiatiques du monde de la mode”(4). Autrement dit, la glamourisation des métiers de la mode passe donc principalement par la mise en avant de designers et de directeur.rice.s créatif.ve.s, au dépens des travailleur.euse.s de l’ombre (couturier.ère.s, petites mains, modélistes, artisan.e.s,…) qui, pourtant, participent activement et sont essentiels à la pérennité de cette industrie. Aujourd’hui, et ce malgré les multiples études, interviews, documentaires qui le dénoncent, l’industrie de la mode demeure très hiérarchisée. Ce mémoire propose de reconsidérer un bout de cette industrie dans un cas concret en proposant d’approcher la mode non pas comme un système hiérarchique et divisé, mais plutôt en l’abordant comme un réseau (5).
Ce choix d’approcher la mode sous la forme d’un réseau d’acteur.rices est partie d’une volonté de travailler le fil d’une manière plus durable. Je suis une designer de mode qui souhaite se spécialiser dans la maille avec un attrait particulier pour la fibre naturelle. En m’intéressant à un contexte suisse (je souhaitais comprendre ce qu’il se passait en Suisse au niveau du textile, savoir quel était le contexte actuel et comprendre quel était l’environnement technique local existant), je me suis rendu compte qu’il y avait bel et bien un marché autour de la laine. Lorsque je parle de marché, j’entends par là que de nombreuses activités autour de la laine locale ont commencé à émerger. Que ce soient des associations, des entreprises de filatures, des fermes agricoles ou des productions de tricot, beaucoup ont recommencé à s’intéresser aux savoir-faire locaux autour de la laine avec (très souvent) comme point de départ, un constat : il y a des moutons mais chaque année la majeure partie de la laine est brûlée ; qu’est-ce qu’on peut faire autour de cette matière première pour éviter qu’elle soit jetée ?
Je me suis rendu compte que pour pouvoir travailler autour de mon fil de laine, pour pouvoir continuer à créer des nouveaux designs et faire mon métier, j’avais besoin de toutes ces personnes qui travaillent dans ces associations, fermiers.ère.s, éleveur.euse.s, fileur.euse.s,… Toustes celleux qui possèdent un savoir-faire, des moutons, une
connaissance, un métier qui s’approche de près ou de loin à la laine. Sans elleux, je ne peux pas créer.
Bruno Latour, sociologue, docteur en philosophie portant un vif intérêt à l’anthropologie (6), a élaboré à l’aide de Michel Callon et Madeleine Akriche une théorie sociale de l’innovation appelée théorie de l’acteur-réseau. Iels proposent de voir l’innovation comme suit : “Plutôt que de voir [l’innovation] comme le fruit d’un individu inspiré, ayant clairement un début et une fin et enchaînant nettement des étapes (de l’invention à l’industrialisation), Michel Callon et Bruno Latour proposent plutôt de la considérer comme un travail collectif, reliant des acteurs multiples négociant des compromis et dont le résultat est grandement dépendant des coopérations et des règles qui les organisent.” (7) La théorie propose d’analyser au sein d’un même réseau les “relations entre science, techniques et société” (8). Ce qui rend la théorie de Bruno Latour si particulière, c’est le fait que la théorie comprend dans ses acteur.rice.s tout ce qui est humain mais également tout ce qui est non-humain. Le terme non-humain dans cette théorie comprend, selon Olivier Meier, les objets, les technologies, les outils, les lieux ainsi que les dispositifs (9). Pour résumer très brièvement, l’innovation est collective, c’est un réseau formé par un ensemble d’acteur.ice.s et d’actant.e.s humains et non-humains non hiérarchisé, qui sont interdépendants. Les uns ont besoin des autres pour exister.
L’objectif de ce mémoire est de s’intéresser à la théorie de l’acteur-réseau de Bruno Latour et l’utiliser pour comprendre et analyser l’écosystème de la laine en Suisse. Ce travail consistera à comprendre la théorie de l’acteur-réseau, analyser la filière de la laine en Suisse grâce à cette théorie pour reconsidérer le rôle du designer au sein du système mode et saisir comment valoriser les acteur.ice.s de la filière de la laine.
Cette théorie me semble importante et aide à comprendre l’écosystème de la laine actuel. De nos jours, la notion de durabilité, de “sustainability” dans la mode est un sujet sur lequel on se pose des questions à plusieurs niveaux. Il y a d’abord l’aspect écologique. L’industrie de la mode est une des industries les plus polluantes du monde (10). Comment pouvons-nous réfléchir, par exemple, à nos collections en évitant au maximum les déchets textiles ? Il y a aussi la durabilité au sens des droits humains : qui coud ou produit nos vêtements ? Sont-iels bien rémunérés et bien traités ? Il y a aussi le questionnement économique : dans quelle mesure pouvons-nous créer un vêtement ou un produit qui s’inscrit dans une économie circulaire ? En appliquant cette théorie, cela m’a permis de mieux comprendre le rôle des acteur.ice.s, les enjeux de l’écosystème et la place du designer au sein du réseau.
(1) Ici, le designer désigne le concept de la figure du ou de la designer “star”
(2) MCROBBIE, Angela, 1998. British Fashion Design : Rag trade or image industry ? p.9
(3) MENSITIERI, Angela, 2020. Les ouvrières de la mode, entre luxe et blouse.
(4) Réf.3
(5) COLLIN Paul-Marc, LIVIAN Yves-Frédéric et THIVANT Eric, 2016. La théorie de l’acteur-réseau. p.84
(6) COLLIN Paul-Marc, LIVIAN Yves-Frédéric et THIVANT Eric, 2016. La théorie de l’acteur-réseau. p.5 7COLLIN Paul-Marc, LIVIAN Yves-Frédéric et THIVANT Eric, 2016. La théorie de l’acteur-réseau. p.9
(8) MEIER, Olivier, 2022. Théorie de l’acteur-réseau: éclairage théorique et méthodologique
(9) Réf.8
(10) DESMONCEAUX, Juliette, 2019. CO2, eau, microplastique : la mode est l’une des industries les plus polluantes du monde. Le Monde
Chapitre 1 : La théorie de l’acteur-réseau
1.1 La théorie de l’acteur- réseau et ses concepts-clés
La théorie de l’acteur-réseau ou sociologie de la traduction est théorisée par Bruno Latour, Michel Callon et Madeleine Akriche dans les années 80. Dans ce sous-chapitre, j’aimerais aborder les concepts clés de la théorie afin d’en discerner l’utilité pour aborder différemment le rôle du designer. J’ai décidé de privilégier trois principaux points-clés qui sont à mon sens les concepts les plus pertinents pour l’application de la théorie dans l’écosystème de la laine et aussi envisager le ou la designer différemment du designer “génie” comme vu en introduction.
Le réseau, l'humain et le non-humain
L’un des axes principaux de cette théorie est le fait de proposer d’analyser l’innovation au delà de groupe d’humains, mais à niveau plus largement répandu, c’est-à-dire de l’analyser comme un réseau avec tous les éléments qui le constituent. L’innovation se définit ici par un produit/procédé novateur ou amélioré (11). En effet, selon Olivier Meier, “la technique et les objets sont ainsi envisagés comme étant intégrés au monde social (12)”. En d’autres termes, le réseau serait un ensemble d’humains et de non-humains. Le non-humain, c’est-à dire, tout ce qui est inerte, tout ce qui est technique/technologique ou encore les objets, ont autant d’importance dans le réseau que les humains. C’est pourquoi c’est un ensemble dit “symétrique” puisque le non-humain est considéré comme égal à l’humain dans le réseau (13).
Autrement dit, le réseau est non hiérarchique (14). La sociologue Joanne Entwistle relève que chaque « acteur » du réseau est doté d’une agentivité : “The important point to note about an “actor” in Actor Network Theory is that it does not only designate a human subject with consciousness but can describe anything with the ability to act or produce action (15).” La chercheuse prend l’exemple de l’eau. L’eau est une matière inerte qui, selon la théorie de l’acteur-réseau, a un rôle et a un impact égale à l’Homme dans le réseau. Si on applique la théorie à l’industrie du textile, l’eau est en fait un acteur tout aussi important que l’Homme puisqu’elle va contribuer entre autres à la culture du coton (16). L’eau devient donc importante, actante dans les processus de production dans l’industrie de la mode puisqu’elle est un élément essentiel à la fibre et au développement d’un textile. L’eau est donc un acteur du réseau. Aujourd’hui, l’écologie est un élément qui préoccupe et qui est indéniablement à prendre en considération, notamment pour penser de nouvelles innovations techniques par exemple, dans le but d’utiliser le moins d’eau possible. Effectivement, si un.e chercheur.euse ou un.e designer souhaite créer un nouveau textile innovant, dans le sens “novateur”, qui serait écologique, l’eau est un élément important à prendre en compte dans ce réseau. Par exemple, le coton a besoin de beaucoup d’eau pour être cultivé. Joanne Entwistle se questionne donc si nous devons cultiver moins le coton ou alors si développer un coton génétiquement modifié, qui nécessite moins d’eau, pourrait être une solution (17).
(11) Manuel d’Oslo, 2018. p.54
(12) MEIER, Olivier, 2022. Théorie de l’acteur-réseau: éclairage théorique et méthodologique
(13) Capsules d’Olen, 2022. Qu’est-ce que la Théorie de l’Acteur-Réseau ?
(14) COLLIN Paul-Marc, LIVIAN Yves-Frédéric et THIVANT Eric, 2016. La théorie de l’acteur-réseau. p.11 (15) ENTWISTLE, Joanne, 2019. Bruno Latour : Actor-Network-Theory and Fashion
(16) Réf.15
(17) Réf.15
